[Concepts] Collectivisation du savoir

 

L'universalité et la diversité des savoirs disponibles à travers les flux hyperinformationnels convoquent, pour la première fois, une collectivisation de la connaissance. Il est aujourd'hui impossible à un seul être humain ou à un seul groupe de maîtriser toutes les connaissances mises à leur disposition sur les réseaux numériques. Les possibilités offertes aujourd'hui par la numérisation et les modes informatiques de circulation et de navigation dans les réseaux créent un nouveau type d'organisation des savoirs. Nous sommes confrontés à un espace multidimensionnel composé de représentations dynamiques et interactives qui s'expriment à travers une multitude de formes.

Pour la première fois dans l'histoire, un individu peut commuter un signal directement à un autre individu se situant à l'autre bout de la planète. Cette capacité était jusqu'à présent réservée à des organisations nationales ou transnationales de télécommunication. Ce signal commuté, permettant de franchir librement les espaces en une fraction de secondes, est identifié par un procédé devenu instantanément trivial ; c'est l'hyperlien, qui permet de sauter d'un simple clic de nœud en nœud de réseau, d'un ordinateur à un autre, d'une information à une autre, d'un univers à l'autre. Il est le moteur de l'évolution accélérée et chaotique de la société informationnelle. Il libère l'accès à l'information, jadis cadenassée comme un trésor, il la perfuse partout, laissant au passage des traces de savoir. Il ouvre l'accès à un vaste réseau fluide et mouvant, en perpétuelle mobilité. La nature complexe de cet univers nous rapproche de la complexité du monde plus qu'il ne nous en éloigne. A l'organisation figée des savoirs séparés en disciplines ou à la fragmentation chaotique des données, le nouvel espace informationnel dématérialise les séparations et offre une cartographie dynamique, en constante métamorphose. La réception passive laisse place à l'expérimentation active. Les liens et les contextes, les références et les ouvertures tissent une maille qui s'explique d'elle-même. Ce qui pense alors est un immense réseau hétérogène, dont chaque nœud est lui-même un réseau.

La connaissance se substitue ainsi à la force de travail. Marx l'avait bien pressenti : dans les phases de développement du système capitaliste, l'économie de la connaissance est appelée à se substituer à la phase d'accumulation du capital physique ; nous y sommes. La richesse créée se mesure moins en termes de travail, sous sa forme mesurable et quantifiable. Dans l'économie de la connaissance, ce qui pèse, c'est la complémentarité qui doit être mise en oeuvre, aux plans organisationnels et technologiques, entre trois facteurs fondamentaux : les possibilités inédites de codification, de stockage et de distribution de l'information, le capital humain des nouveaux travailleurs susceptibles d'utiliser ces technologies et une organisation réactive, flexible de l'entreprise qui doit exploiter un spectre plus large de productivité dans un environnement extrêmement mobile.
Dès aujourd'hui on observe que les activités immatérielles correspondant à la recherche, à l'éducation, à la communication et au marketing, aux services en général, ont un poids majeur dans l'économie mondiale. Dans tous les pays du monde, au Nord comme au Sud, les dépenses de recherche et développement, celles liées aux investissements intangibles comme l'éducation ou la santé, croissent nettement par rapport aux investissements tangibles comme le capital physique ou les ressources matérielles. L'importance de la connaissance dans l'économie du monde n'est pas cantonnée au seul secteur des hautes technologies ; les autres secteurs sont concernés et se transforment sensiblement en accédant à de nouvelles bases de connaissances.

Cette révolution de l'économie se traduit par une mutation de la nature même des emplois appelés de plus en plus à produire, à échanger et à transformer des connaissances, de l'intelligence. Les sociétés sont alors totalement engagées dans l'assimilation de flux continus de savoirs nouveaux, interconnectés entre eux, dynamiques et mobiles. Dans ce contexte, la demande de connaissance change de nature ; il est impossible d'être simplement formé à une activité spécifique. Le progrès scientifique et technologique continu ainsi que l'extrême sensibilité de l'environnement du monde la rendrait immédiatement obsolète. La nouvelle société de l'intelligence exige une demande de savoirs toujours nouvelle, une réactivité et une compétence cognitive sans commune mesure avec le format réduit à la qualification sociale ou professionnelle des diplômes actuels.

Extraits de : Homo Sapiens 2.0, de Gérard Ayache, Ed. Max Milo, 2008

Autres concepts-clés :
Hyperinformation
| méta-information | mémétique | collectivisation du savoir | polycentrisme | intelligence augmentée |

 

 

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Pour la première fois...
Pour la première fois, s'exclame le philosophe Michel Serres, " tous les savoirs sont libres et égaux en droit ". Le réseau est perçu comme l'expression d'une révolution des techniques de pensée. Cet aspect révolutionnaire est jugé pleinement profitable dans les commentaires les plus enthousiastes à l'égard du développement d'une universalité virtuelle. Le 'réseau' autoriserait ainsi une véritable inversion de la communication didactique, dans la mesure où il permettrait que le savoir vienne à ceux qui apprennent . Dans cet espace, les informations sont appelées, commandées, éloignées, rapprochées, regroupées, contractées, juxtaposées… elles tournent autour de l'individu ; il n'est plus un simple récepteur qui reçoit l'information. Il inverse le schéma traditionnel des mass media, se posant au centre même du tourbillon informationnel. Cette action d'inversion du sens médiatique repose sur ce que nous avons nommé le désir de méta-information, au sens où il s'agit d'aller chercher, au-delà de l'information, les parcelles de la réalité.

Ce désir de méta-information repose sur une logique de l'action et sur une éthique de la prise de responsabilité. Ses modalités d'applications sont multiples ; elles dépendent des individus, de leur capacité, de leurs objectifs et de leurs intentionnalités. Le désir de méta-information tend à devenir un horizon qui concentre et polymérise toutes les pratiques de l'information. Il se développe dans la multitude informationnelle et fraye une voie possible vers plus de clarté et d'intelligence. Le désir de méta-information ne nie pas les incertitudes ; au contraire il les intègre. Il travaille des probables et des incertains avec un objectif de connaissance et d'orientation dans l'univers chaotique des représentations du monde.

Le réseau devient alors, par nature, consubstantiel au partage des savoirs ; il n'aurait pu émerger aussi rapidement dans nos sociétés s'il n'avait eu cette caractéristique. Par partage des savoirs il ne faut pas entendre distribution d'un ensemble dont on se répartirait les parties. Le partage du savoir n'est pas une partition des savoirs, un lotissement des compétences ; ce n'est pas un espace dans lequel chacun s'approprierait jalousement un champs d'expertise et de spécialisation. Le partage du savoir et l'émergence de l'intelligence collective dans nos sociétés requièrent la collaboration de tous. La forme même du réseau, et plus particulièrement Internet, est propice à cette requête : elle prend une forme de sociabilité horizontale en rupture complète avec les architectures hiérarchiques et verticales des sociétés précédentes. Dans la société du savoir, le développement des capacités cognitives de chaque membre du réseau ne se construit pas sur le mode de la compétition ni même sur celui de l'émulation, mais sur celui de la recherche du bien commun.

 

 

 

 

 

 

 

 

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