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u'est-ce qu'un mème ? La mémétique étant relativement récente (le livre de Richard Dawkins qui en fait pour la première fois mention est paru aux États-Unis en 1976) les tentatives de définition sont multiples, parfois contradictoires et souvent exagérées dans le champ qu'elles cherchent à englober. L'inventeur du mot " mème " n'a pas développé très longuement son intuition. Il en donne une définition relativement générale : le mème est un réplicateur, unité de base de l'information culturelle. Comme exemples de mèmes, il donne les mélodies, les slogans, les modes vestimentaires, les façons de fabriquer des objets, etc. Les mèmes, pour se répliquer, se propagent de cerveau en cerveau par un processus qui, en un sens très large, peut s'appeler l'imitation.
La psychologue Susan Blackmore , qui se situe dans le prolongement de la pensée de Dawkins, voit le risque de dévoiement et de confusion qu'une définition trop large pourrait porter à cette discipline. Le mème est, selon elle, inopportunément employé pour désigner une idée ou un concept, quelque chose d'éthéré et d'immatériel. Elle revient donc à la source, c'est-à-dire à la brève définition donnée par Dawkins, qui inspira celle publiée récemment par l'Oxford English Dictionary : " Le mème est un élément de culture qui peut se transmettre par des moyens non génétiques, et plus particulièrement par l'imitation. " Cela signifie que n'importe quelle unité d'information qui est copiée d'une personne par une autre est un mème. Chaque mot de la langue, chaque façon de parler, toute histoire que l'on connaît ou toute chanson que l'on fredonne, est faite de mèmes. Les mèmes ne sont pas que des abstractions, ils peuvent être aussi des artefacts. Le style de nos maisons, la forme de nos vélos, le dessin de nos rues, le design de nos automobiles sont tous des mèmes ou des formes définies par des mèmes.
La mémétique est une discipline extrêmement récente, à la croisée de plusieurs autres, qui fait l'objet d'intenses recherches et publications surtout en Grande-Bretagne et aux États-unis. En France, le concept de mème est soit ignoré soit dédaigné et rejeté par la grande majorité des sociologues se réclamant de l'héritage de Durkheim et du structuralisme. Les principaux travaux francophones en la matière sont menés sous l'égide de l'Association française de mémétique qui mène un combat qu'il faut saluer pour introduire cette discipline dans le champ des sciences humaines . Sans entrer dans une vaine querelle franco-française sur la pertinence de la mémétique et sur l'étendue du champ de définition du mème, mais en ayant conscience que, dans l'état actuel de nos connaissances, ce concept n'est pas encore d'une nature scientifique très stable, on peut simplement retenir que le cœur de sa définition est une information non génétique copiée d'une personne à une autre. Dès lors, une grande partie de notre culture est faite de mèmes.
Les mèmes se répandent sans discrimination, qu'ils soient utiles ou inutiles, bienfaisants ou néfastes. Le point de vue du mème, comme celui du gène, est égoïste. Gènes et mèmes sont des réplicateurs qui ne sont que des morceaux d'information, codifiés dans l'ADN ou copiés de cerveaux en cerveaux par un processus d'imitation. Ils sont égoïstes dans le sens où ils se font copier chaque fois que cela est possible ou que les conditions de leur environnement sont bonnes. Dans le cas des mèmes, ils orienteront nos comportements afin d'obtenir la réplication maximale, sans se soucier de l'impact de ce processus sur nous, nos gènes, notre environnement ou notre planète.
Comme les gènes, les mèmes aiment le travail collectif ; ils sont en effet sélectionnés par rapport aux autres mèmes d'un même pool mémétique. On trouve des regroupements de mèmes mutuellement compatibles dans les cerveaux des individus. Ce sont des complexes de mèmes co-adaptés qui s'articulent entre eux, qui " coopèrent ", comme les gènes le font pour construire les machines particulièrement intégrées et unifiées que l'on appelle des organismes. Les religions comme les idéologies sont des exemples convaincants de complexes de mèmes qui se co-développent dans nos cerveaux et nous amènent à nous assembler en masses coopératives que sont les familles, les tribus ou les nations.
Extraits de : Homo Sapiens 2.0, de Gérard Ayache, Ed. Max Milo, 2008
Autres concepts-clés :
Hyperinformation | méta-information | mémétique | collectivisation du savoir | polycentrisme | intelligence augmentée |

Désir mimétique
Dans le monde de l'hyperinformation, les facteurs d'imitation mémétique sont considérablement démultipliés par l'exacerbation d'une pulsion profonde que le philosophe René Girard a bien décrite et qu'il nomme le désir mimétique. C'est en analysant les grandes œuvres romanesques, celle de Cervantès, Stendhal ou Dostoïevski, que Girard détecte un mécanisme du désir humain tout à fait particulier ; le désir ne se fixerait pas, de façon autonome, selon une trajectoire linéaire [sujet - objet] , mais selon une relation triangulaire [sujet - modèle - objet], dans laquelle le sujet ne sait pas ce qu'il désire a priori. S'il rencontre un individu qui possède quelque chose que lui n'a pas et qui semble combler de plénitude - bonheur, plaisir, situation sociale, etc. - cet individu, alors le sujet sera fasciné, non pas par l'objet possédé par l'autre, mais par la plénitude que l'objet confère à l'autre.
Le concept de désir mimétique, et c'est ce qui fait tout son intérêt, se s'arrête pas à ce stade. En effet, le désir mimétique est circulaire. René Girard montre que le modèle n'est pas passif ; il n'attend pas une quelconque manifestation d'imitation du sujet. Il fait tout, au contraire, pour susciter celle-ci. Si l'objet qu'il possède n'était pas désiré par un autre, il n'aurait aucun intérêt. Ce qui fait la valeur de l'objet, c'est le désir de l'autre. Le modèle va donc toujours susciter plus de concurrence, c'est-à-dire provoquer l'émergence d'un rival, qu'il devra ensuite lui-même supplanter. C'est ainsi que s'installe la circularité infernale du désir mimétique. Plus le modèle renforcera son désir pour l'objet, plus le sujet s'en apercevra ; en détectant l'intention de l'autre, selon le mécanisme des " neurones miroirs " récemment découverts, il y verra la confirmation de l'importance de l'objet et redoublera d'efforts pour le posséder. Chacun, sujet et modèle, contribue ainsi à l'émergence de l'autre en tant que rival. Si l'un des deux introduit une différence quelconque (changer d'objet désiré), l'imitation se perpétuera malgré ce changement, dans une sorte de fuite en avant infinie.
Le désir mimétique est un des moteurs de l'hyperinformation. Il joue pleinement, sans limite, puisque l'information est reproductible à l'infini, au moindre coût. L'objet désiré devient l'information elle-même. Elle est à la source d'une véritable fièvre mimétique qui ne cesse de s'accroître et de s'emballer. Elle atteint aussi bien les producteurs que les récepteurs d'information et se caractérise par une reproduction généralisée des informations, qui provoque un effet boule de neige et fonctionne comme une sorte d'auto-intoxication. Ainsi, par exemple, plus les médias parlent d'un sujet, plus ils se persuadent, collectivement, que ce sujet est indispensable, central, capital et qu'il faut le couvrir encore davantage, en lui consacrant plus de temps, plus de moyens, plus de journalistes. Le public devient lui-même une grande caisse de résonance, répétant les informations reçues, en redemandant encore et en les retransmettant aussi. Dans les cas extrêmes, ce sont les récepteurs d'information qui deviennent eux-mêmes acteurs de l'information et se trouvent aspirés dans la tornade mimétique .
Pour aller plus loin :
Articles Wikipedia "mémétique", "Richard Dawkins" , "René Girard", "Désir mimétique"
Richard Dawkins, Le gène égoïste
Susan Blackmore, La théorie des mèmes
Pascal Jouxtel , Comment les systèmes pondent. Une introduction à la mémétique
Gérard Ayache, Homo Sapiens 2.0, Introduction à une histoire naturelle de l'hyperinformation